LES CRITIQUES DE PIERRE MAURY
Pierre Maury, journaliste et critique littéraire, nous présente quelques nouveautés.
Vous pouvez aussi consulter les critiques des mois précédents en choisissant une date dans la liste ci-dessus.
...Et aussi son blog : http://journallecteur.blogspot.com
   
DVD

4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu

Palme d’or au Festival de Cannes en 2007, couvert d’autres prix, le film du Roumain Cristian Mungiu a aussi été au centre de polémiques, en raison d’un sujet sensible : l’avortement. Il ne s’agit pourtant pas ici de plaider pour ou contre. Mais plutôt de montrer dans quelles conditions une jeune femme, contrainte par les circonstances de subir un avortement, vivait cela dans la Roumanie de 1987, dans les dernières années du pouvoir de Ceausescu. Sans y insister, le réalisateur montre aussi, plus largement, les difficultés quotidiennes d’une population soumise à un régime dictatorial. Privations, marché noir, surveillance permanente, contrôles incessants de la milice… et avortement interdit depuis 1966, afin de fournir au pouvoir de nouvelles générations de travailleurs. Un million d’avortements clandestins pratiqués chaque année, cinq cent mille femmes mortes des suites d’interventions pratiquées dans des conditions précaires. Ici, c’est dans une chambre d’hôtel que se retrouve Gabita, avec l’aide de sa colocataire qui prend les choses en mains et conduit vers elle un certain « monsieur Bébé », qui pose ses conditions : ce qu’il fait peut mener en prison, et il faut donc accepter ses exigences, même si elles sont terribles. Accepter aussi de dire la vérité : reconnaître, par exemple, pour Gabita, qu’elle est enceinte de quatre mois et non de trois. Et admettre l’idée qu’il ne s’agit plus d’un avortement, mais d’un meurtre…
Cristian Mungiu pose la réalité face au spectateur. Cette réalité n’est pas toujours facile à supporter. Il serait évidemment plus simple de l’ignorer. Mais la regarder est un acte de courage.

Pierre Maury


CD

Barbara. A l’Atelier, 1954

Ce document historique a dormi pendant un demi-siècle dans le grenier de celui qui l’avait enregistré. Barbara vivait alors en Belgique et commençait, timidement encore, la carrière de chanteuse qui allait la voir devenir la grande dame qu’elle fut – et reste pour ceux qui l’aiment. Ce jour-là, 1er octobre 1954, elle travaille dans l’atelier d’un peintre et procède au filage du récital qu’elle donne le même soir à l’Atelier, une petite salle, dans le cadre de « La vitrine aux chansons » produite par Angèle Guller, lieu de grandes découvertes : Guy Béart, Georges Brassens ou Serge Gainsbourg passeront aussi par là à leurs débuts. Mais revenons au filage : un ami du peintre l’enregistre à la demande de Barbara, puis la bande est rangée dans un coin et oubliée… jusqu’à sa redécouverte. La qualité ne ressemble en rien à celle d’une prise de son moderne. L’âge de l’enregistrement est indiqué par ce qu’il faut de souffle et d’imperfections. On s’en moque : c’est magique. Barbara est là, pas encore tout à fait elle-même mais elle en possède déjà le potentiel. Elle compose un peu – la musique de deux chansons sur les seize du disque. Elle emprunte beaucoup, comme c’est bien naturel au début, et même à Jacques Brel : Sur la place. Elle s’essaie à la chanson réaliste – elle admire Piaf. Bref, elle se cherche encore. C’est bien pour cela qu’une émotion forte se dégage pendant l’écoute. Aurait-elle arrêté sa carrière quelques mois après, ne nous aurait-elle pas donné tant de chefs-d’œuvre, ce disque serait sans intérêt. Comme elle a continué et s’est sublimée, il est en revanche un témoignage surgi de temps éloignés que l’on est heureux de vivre…

Pierre Maury


ESSAI

Raymond Dumay. Célébration des alcools
Editions de La Table ronde, 505 pages

L’alcool est à consommer avec modération, dit-on (et on raison de le dire). Mais, dans un livre comme celui-ci, l’ivresse est purement intellectuelle. Elle projette vers les petits et les hauts faits d’une histoire vieille, à peu près, comme l’humanité. Les spiritueux sont donc spirituels, et Raymond Dumay l’avait prouvé dans plusieurs ouvrages – l’un d’eux était consacré au vin. Jean-Claude Pirotte, écrivain qui connaît les verres et les bouteilles (il a écrit notamment Les contes bleus du vin), redonne à lire cet ouvrage paru il y a un quart de siècle, sous un titre nouveau qui lui convient à la perfection. Sur les alcools, Raymond Dumay connaît tout. Il sait aussi que le saké est un vin, bien qu’il lui consacre un chapitre de son copieux ouvrage où il passe en revue les productions du monde entier. Ou presque : Madagascar a été oublié dans sa revue des nations, et le rhum semble n’être pour l’auteur qu’une production antillaise. On ne va pas lui en vouloir. Il y a assez de poésie dans l’énumération de noms qui font rêver : armagnac, cognac, calvados, marc, gin, genièvre, grappa, scotch, whisky, whiskey, bourbon… On en a la tête qui tourne rien que d’en parler… Aussi plaisant que savant, Célébration des alcools est bourré d’anecdotes, toutes authentiques – à quelques détails près : car il y a de si belles légendes dans l’histoire des alcools qu’il aurait été dommage de s’en passer. Elles sont donc présentes aussi, aux côtés de vérifications précises qui font tout le sel d’un livre définitivement de référence.

Pierre Maury


ROMAN

Laurent Gaudé. La Porte des Enfers
Editions Actes Sud, 272 pages

En 1980, Filippo De Nittis est mort à Naples. Il avait six ans. Il a reçu une balle perdue lors d’une fusillade entre deux bandes rivales. Matteo et Giuliana, ses parents, ne s’en sont pas remis, le couple a fini par se séparer. En 2002, Filippo De Nittis revient, au nom de son père, se venger de l’homme qui l’a tué. Un tel scénario laisse sans voix. Il est si invraisemblable qu’on imagine mal comment Laurent Gaudé peut s’en être tiré. Pourtant, sa plongée dans le monde fantastique des enfers est un tourbillon d’images et de sensations construit avec une telle virtuosité que tout cela semble presque normal. Reprenons. En 1980, donc, après la mort de Pippo, comme on l’appelait, Giuliana a placé Matteo devant de lourdes responsabilités : « Rends-moi mon fils, Matteo. Rends-le-moi, ou, si tu ne peux pas, donne-moi au moins celui qui l’a tué ! » Trouver le coupable s’est révélé plus facile que prévu. Matteo prend donc son pistolet et part abattre l’homme. Sinon qu’en face de lui, il baisse le bras et renonce… A son retour, Giuliana, écœurée par sa lâcheté, quitte la maison. Fin du premier épisode. Mais Matteo rencontre Grace et une bande d’amis bien singuliers, parmi lesquels le professeur Provolone. Cet érudit mène depuis longtemps une enquête sur l’emplacement terrestre des portes de l’enfer. Est-il possible d’accéder au lieu par lequel passent les morts ? Et Pippo ne pourrait-il en sortir par la porte napolitaine signalée sur la carte établie par le professeur ? Les réponses à ces questions sont fournies par le romancier qui n’hésite pas à explorer un espace interdit aux vivants. Et à en tirer les conséquences, vingt-deux ans plus tard, dans l’autre volet du récit.

Pierre Maury


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